Robien : « ambition réussite » pour 250 collèges...

... donc « ambition échec » pour tous les autres ?
samedi 31 décembre 2005

L’Etat laisse pourrir le quart-monde depuis toujours. Les militant-e-s de l’éducation nationale qui réclament, depuis des années, les moyens de faire leur travail correctement dans les quartiers de relégation, sont traité-e-s par le mépris. Le collège unique n’a jamais eu les moyens de ses ambitions, spécialement dans les quartiers populaires. Les moyens ZEP n’ont jamais été à la hauteur nulle part, spécialement en zone urbaine (les ZEP rurales sont, proportionnellement, mieux dotées). Depuis 2003, la droite retire des moyens à l’éducation. Il a fallu l’explosion sociale de cet automne pour que quelques miettes soient rendues.

Dès la rentrée prochaine, Robien va labelliser 200 à 250 collèges « ambition réussite » pour y concentrer l’action de l’Etat. Décryptons les délires ministériels (les citations sont extraites de l’article de Martine Laronche paru dans Le Monde du 14 décembre).

« Nous allons créer trois niveaux parmi les dispositifs de l’éducation prioritaire. Le premier, EP1, pour éducation prioritaire 1, correspondra aux collèges "ambition réussite" et aux écoles de leur secteur. Le niveau EP2 concerne les zones urbaines moins sensibles, qui comportent plus de mixité sociale : les établissements continueront d’y recevoir les moyens actuels. Le niveau EP3 cible les établissements qui ont vocation à sortir en trois ans du dispositif de l’éducation prioritaire. »

En d’autres termes, Robien habille Malika en déshabillant Boubacar. Il s’agit donc, comme toujours, d’éviter l’explosion sans dépenser plus, mais pas du tout de renforcer le système scolaire public, ni de lutter efficacement contre la misère. Une vision strictement comptable, technocratique et inhumaine de l’éducation ; un projet dégoulinant de bêtise...

Derrière l’apparence scientifique, le délire total

Sur quels critères seront choisis ces 250 collèges ? A partir de « critères sociaux » (lesquels ???), de « la part d’élèves ayant un retard supérieur à deux ans à l’entrée au collège » et de « l’évaluation des résultats à l’entrée en sixième ».

Traduction : pour avoir quelques moyens, les enseignant-e-s auront intérêt à faire redoubler massivement les élèves de primaire (alors même que le redoublement est généralement inefficace, voire contre-productif), et à les sacquer en corrigeant les évaluations de sixième.

Robien pose le cadre : « d’abord, on entre au collège en sachant lire : c’est pourquoi la méthode globale et celles qui en sont dérivées ne seront plus utilisées ».

Personne n’a attendu Robien pour faire ça, soit dit en passant. Quelques questions, Monsieur le ministre... Que signifie exactement « savoir lire » ? C’est une question à laquelle de nombreux linguistes ne savent pas répondre. Et il s’agit de savoir lire quoi ? Proust ? une annonce de l’ANPE ? Comment mesure-t-on objectivement cette compétence de lecture ? Que faisons-nous des non-lectrices/eurs ? Quelles méthodes d’apprentissage de la lecture faut-il utiliser ? Mystères... Tout ce projet repose sur des données pseudo-scientifiques qui nient absolument le caractère unique de chaque enfant, méconnaissent absolument la réalité, vont à l’encontre des intérêts des premier-e-s intéressé-e-s, et nous réduisent tou-te-s à d’abstraits pourcentages.

Les réseaux de réussite feront l’objet d’une contractualisation avec l’inspecteur d’académie. Ils seront soumis à une évaluation régulière des résultats fondée sur un « baromètre de la réussite scolaire ». Si un baromètre classique permet de mesurer scientifiquement la pression atmosphérique, comment fonctionne ce nouvel outil magique qui mesurerait, avec justesse et équité, la réussite scolaire d’un enfant ??? De quel délire de savant-fou est sortie cette monstruosité totalitaire ? Robien annonce aussi que chaque réseau de réussite sera suivi par un inspecteur général de l’éducation nationale. Et que les profs seront inspectés tous les ans. Traduction : hiérarchie renforcée, contrôle accru du personnel, rentabilité, culture de résultats... voilà l’école-entreprise ! Si les objectifs ne sont pas tenus, les moyens vont diminuer, et on culpabilisera les collègues. Donc les collèges « ambition réussite » auront intérêt à se donner des objectifs très bas pour les atteindre et conserver leurs moyens. L’école publique se saborde elle-même ; le privé se frotte les mains. La contractualisation, c’est le cheval de Troie du management, c’est l’esprit d’entreprise dans l’école.

Les enseignant-e-s sont nul-le-s

« On ne redouble pas au collège "ambition réussite" car les équipes s’engagent à faire progresser chacun des élèves. Les établissements peuvent mettre en place des groupes de compétences. » ...

Sans concertation dans le temps de service, bien sûr. Traduction pour tous les enseignant-e-s : actuellement, vous ne vous engagez pas à faire progresser chacun de vos élèves, bande de feignasses. Vous ne vous intéressez pas à votre métier, vous le faites mal. Il faut que votre bon ministre agisse pour qu’enfin, certain-e-s d’entre-vous fassent progresser les élèves.

Ce qui rejoint le couplet mensonger sur la méthode globale. Robien en rajoute : « nous veillerons également à mieux former les enseignants, notamment pour traiter la difficulté scolaire et prendre en compte l’hétérogénéité des élèves dans la transmission des savoirs ». Rappel : la formation destinée à la prise en charge de la grande difficulté scolaire (intitulée « 2CA-SH option F », ami-e-s poètes) ne compte que 150 heures au total. Les titulaires de ce certificat, reconnu-e-s « enseignant-e-s spécialisé-e-s du second degré » ne gagnent pas un centime de plus que les autres. On leur propose surtout des postes spécifiques avec un service hebdomadaire de 24 heures (au lieu de 18). L’institution a d’ailleurs eu bien du mal à remplir la promotion de cette année. Dans cette formation, la grande difficulté est mise sur le même plan que le handicap (moteur, sensoriel ou psychique) : tout un programme.

Depuis des années, ça ne dérange personne de voir que les postes les plus difficiles sont pris en charge par des enseignant-e-s débutant-e-s, sans formation initiale adaptée. On leur donne quelques minuscules avantages, afin de leur fermer la bouche. Mais au lieu de reconnaître la valeur de leur travail et de leur engagement, au lieu de les aider, au lieu de les inciter à rester, au lieu d’écouter les cris d’alarme qu’elles/ils poussent depuis des années, on va leur envoyer mille collègues en fin de carrière, qui partageront leur temps entre leur « bon » établissement et la « jungle urbaine » (question : pourquoi pas à plein temps, puisqu’elles/ils sont LA solution ?). Traduction pour les élèves : vos profs sont nul-le-s. Vous recevez un enseignement au rabais dans un établissement minable. De bons profs, de vrais profs vont venir des bons lycées du centre-ville pour vous apprendre le vrai savoir.

Avec une carotte pour ces dernier-e-s : l’accès privilégié à la hors-classe. Traduction : tu veux une bonne retraite ? Viens te faire casser la gueule en ZEP au lieu de dormir dans ton lycée de centre-ville, feignant-e !.

Avancement au mérite, et individualisation des carrières, comme pour les élèves, car, selon Robien « il faut plus encore individualiser les parcours. » Au départ, c’est l’égalité des chances, mais très vite, pour les « bons », on aura les internats d’excellence et les bourses au mérite, et pour les « mauvais », on sucrera les allocations familiales, et ce sera le centre éducatif fermé. Merci la France.

C’est la compétition qui s’installe aussi entre collègues (voir les remplacements Fillon/Robien), et se traduit, à l’autre bout de la chaîne, par une hausse de la précarité : recrutement de 5 000 « assistants pédagogiques », mal payé-e-s, mal formé-e-s, embauché-e-s provisoirement, entièrement soumi-se-s au chef d’établissement. Rappel : ces nouveaux collègues précaires ne compensent pas la perte des surveillant-e-s amorcée en 2003. Tout comme leurs collègues assistant-e-s d’éducation ou aide-éducatrices/eurs, il n’est pas non plus question qu’elles/ils touchent la prime ZEP. L’individualisation des parcours, c’est le clientélisme. Les usagers du service public d’éducation nationale ne sont pas des clients à satisfaire. Le personnel n’est pas une bande de VRP du savoir.

Les pauvres sont nul-le-s

Robien tient un discours misérabiliste et méprisant qui constitue le revers centriste des couplets agressifs de Sarkozy ou Le Pen. « Les élèves des collèges "ambition réussite" ayant obtenu une mention bien ou très bien au diplôme national du brevet auront le droit de déroger au secteur de recrutement des lycées de leur académie dès la rentrée 2006. » Traduction pour les moins bon-ne-s élèves : toi, tu vas rester dans ton quartier minable, dans un lycée pourri, avec celles et ceux qui ont échoué comme toi, avant d’aller pointer à l’ANPE. Tu as 14 ans, tu es un-e raté-e, ton destin est tout tracé. Seule l’élite s’en sort, toi tu peux crever, c’est l’égalité des chances.

On retrouve cette idée dans certaines grandes écoles, avec les admissions parallèles de lycéen-ne-s issu-e-s de ZEP. Au lieu de permettre aux très bon-ne-s élèves de tous les lycées de France de réussir le concours d’admission, on traite certain-e-s comme des handicapé-e-s sociaux qui ne peuvent réussir que par une admission parallèle condescendante. Enfin, « les collèges et les écoles des réseaux de réussite devront mettre en place, quatre soirs par semaine, des études accompagnées obligatoires », Robien est également favorable au « développement des internats de réussite éducative », et veut « favoriser l’investissement des parents dans l’éducation de leurs enfants avec des rendez-vous trimestriels. » Traduction pour les parents des quartiers concernés : vous êtes absolument incapables d’aider vos enfants à réussir scolairement, ni même de les éduquer convenablement, vous n’êtes pas à la hauteur, vous êtes démissionnaires, donc nous sommes obligé-e-s de faire votre travail de parents à votre place.

« Dans la mesure du possible, une salle sera aménagée au collège pour accueillir les parents, organiser des cours d’alphabétisation, des rencontres... »

Mesure qui n’engage pas le ministère, puisque les collèges dépendent des Conseils Généraux. La décentralisation Raffarin leur donne de nouvelles responsabilités, mais ne transfère pas les budgets. Dans ce cadre-là, comment imaginer que la situation s’améliore ? Dans le Rhône, par exemple, les trois collèges du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin attendent une rénovation promise depuis bientôt dix ans. L’Etat se défausse de ses responsabilités, et prépare la privatisation de l’éducation...

« par ailleurs, 100 000 étudiants de grandes écoles et universités s’engageront dans l’accompagnement de 100 000 élèves de l’éducation prioritaire. » Robien ne parle pas ici de personnel supplémentaire, mais manifestement de bénévoles charitables qui viendront mettre de l’huile dans les rouages d’une machine scolaire à bout de souffle. Un portefeuille à la place du cerveau.

« Pour donner plus tôt aux élèves une connaissance des métiers et des formations, l’enseignement de découverte professionnelle prévu en troisième sera avancé en quatrième. » On retrouve ici l’esprit de l’apprentissage à 14 ans. Mesure complémentaire : les « dispositifs relais » pour les élèves les plus pénibles seront massivement développés dans ces collèges. Voilà donc la clef de tout : mettre à l’écart les perturbatrices/eurs en sixième et cinquième, puis les balancer en entreprise le plus tôt possible. Traduction : le ministère organise une déscolarisation "à l’interne" des enfants et adolescent-e-s qui ont le plus besoin d’école. On les garde, on les parque, ensuite, le patron les dressera (bon courage !).

SUD réclame toujours, en particulier dans les quartiers populaires... Des classes à 20 élèves, avec deux enseignant-e-s titulaires en permanence avec chaque classe, des MI/SE, et des embauches massives de titulaires dans tous les corps de métiers. De vrai-e-s titulaires remplaçant-e-s partout, pour tous les métiers. Le retour au statut de MI/SE. Une décharge de service, avec des heures de concertation et de formation inclues dans le temps de travail hebdomadaire. La maternelle garantie dès deux ans. De vrais moyens pour un vrai collège unique, pour des projets pédagogiques ambitieux, et une réforme complète du système éducatif, de son organisation et de ses méthodes, dans le cadre d’une école publique, laïque, non-élitiste, coopératrice, qui permette la réussite de chaque enfant, son émancipation individuelle, sa promotion sociale, culturelle et intellectuelle, et mette réellement la priorité sur les quartiers populaires. Mais les vrais changements dans l’école ne peuvent pas avoir lieu sans profonds changements dans notre société toute entière. SUD, avec d’autres, y travaille activement.


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