L’air du temps, le retour en force de « l’idéologie du don »

Contribution de SUD-Education Sarthe à la lecture du rapport Thélot
mardi 9 novembre 2004

L’article paru dans le journal national synthétise bien les nombreuses « inquiétudes » - le mot est faible -
que suscite la lecture du rapport Thélot : asservissement de l’école aux impératifs de l’économie libérale,
dissolution de l’école maternelle (les petites et moyennes sections n’apparaissent plus dans les cycles),
et gestion managériale et hyper hiérarchisée des « ressources humaines » (c’est-à-dire, nous, les personnels
enseignants et non-enseignants - de préférence bien précaires et bien flexibles pour mieux répondre aux
besoins du marché).

Pourtant, une idéologie rampante imprègne l’ensemble du dit rapport et n’a pas été
assez soulignée : celle du retour en force de « l’idéologie du don ». Le rapport, pour justifier la nécessité
d’une orientation plus précoce, fait en effet constamment référence aux « talents », « goûts », « aptitudes »
des élèves - indépendamment de leur origine et situation sociales, culturelles, économiques ou sexuelles.

Cette absence de référence aux causes sociales de l’échec ou de la réussite scolaire marque bien le retour d’une
conception aristocratique et terriblement fataliste qui enferme les individus dans leur déterminisme biologique.
Il y a ceux qui sont « faits » pour les études et ceux qui ne le sont pas (devinez lesquels ), ceux qui ont
« la bosse des maths » et ceux qui ne l’ont pas (devinez lesquels ). Cette idéologie avait pourtant été déconstruite
depuis les années 60 par des philosophes, anthropologues et sociologues -tel Pierre Bourdieu dont les travaux
sont étrangement occultés, oubliés, refoulés. Le sociologue et ses héritiers avaient justement
bien montré que nos « talents », « goûts », et « aptitudes » sont en fait le fruit de notre longue imprégnation
dans un champ familial et social bien marqué - ce qui explique pourquoi les enfants de profs, qui sont
particulièrement bien familiarisés avec la culture, les valeurs et même la langue scolaire, s’en sortent le mieux
dans le jeu impitoyable de la sélection en choisissant les bonnes options et les bonnes filières.

Dans la même lignée, les mouvements féministes ont bien montré qu’il n’existe ni « nature féminine », ni
« nature masculine » a priori mais que le genre est une construction culturelle (« on ne naît pas femme, on
le devient »). L’air du temps est, là aussi, à la critique systématique de cet héritage soixante-huitard et à l’injonction
d’un retour à l’écoute de « l’instinct maternel ». Il suffit d’écouter la pédiatre Edwige Antier qui sévit sur les
ondes de France Inter (« les mères savent naturellement ce qui est bon pour leurs enfants ») ou de lire un des
best seller de la rentrée, l’ouvrage d’Aldo Naouri, qui préconise le retour au partage traditionnel des rôles
dans la famille et la société. Ces stéréotypes sur la « nature féminine » sont depuis longtemps à l’œuvre dans
l’orientation scolaire : les filles étant « plus sensibles et destinées à s’occuper des autres » se retrouvent
majoritairement dans des filières connotées (littéraires ou sanitaire et social où elles sont souvent plus de 80%).
Tous participent à cette reproduction des stéréotypes : personnels enseignants, parents mais élèves eux-mêmes
qui à l’adolescence ont parfaitement incorporé ces visions du monde. Les filles des milieux populaires subissent
ainsi ce que Bourdieu appelle le « double handicap » de préjugé social et de préjugé sexuel.

Le rapport Thélot s’inscrit dans ce retour nostalgique à l’idéologie du don. Plutôt que de lutter pour que,
dès les toutes premières années de la vie, la société donne à tous ses enfants les stimulations linguistiques,
culturelles pour à la fois éveiller leur intelligence et vaincre les stéréotypes, la commission préconise une
diversification précoce des orientations, entérinant et légitimant encore davantage les inégalités sociales
et culturelles. On revient bien ici à la fameuse croyance en la « méritocratie » scolaire qui veut que dans une
République la sélection de l’élite - ne se faisant plus sur la naissance dans un ordre social donné (par exemple
la noblesse) - doit se faire de façon juste et égalitaire entre tous les futurs citoyens. Il revient donc
à l’école de pratiquer cette sélection. Et ce sont ceux qui, par leurs talents et leur travail, se distingueront du reste
de la population, qui pourront exercer en toute légitimité leur pouvoir économique et intellectuel. La sociologie
des années soixante avait donc déconstruit ce mythe en montrant la corrélation forte entre capital
culturel, origine sociale (et donc naissance) et réussite scolaire. La négation totale de cet apport est tout à fait
révélatrice d’un retour en force d’une vision conservatrice et élitiste de la société et de son école.

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artcile SUD-Educ Sarthe sur Thélot

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