Dit au coeur de la banlieue

Un texte de Michel Ganozzi
mardi 15 novembre 2005

Minguettes, novembre 2005 : la violence d’une partie de la jeunesse des banlieues est légitime, nécessaire et saine.

Minguettes, novembre 2005

La violence d’une partie de la jeunesse des banlieues est légitime, nécessaire et saine.

Cette violence est légitime parce qu’elle est à la mesure de la somme inouïe des violences sociales subies par cette jeunesse, génération après génération, depuis 30 ans.

Cette violence est à la mesure du refus d’entendre cette voix par tous ceux à qui elle était adressée. Pendant des dizaines d’années il y a eu une volonté systématique d’étouffer, de déformer l’expression pacifique qui n’a jamais cessé de se manifester.

Cette violence aujourd’hui n’est ni gratuite, ni insignifiante, ni délinquante.

Elle dit des choses essentielles aujourd’hui pour la vie des populations des quartiers d’habitat populaire et à partir de là pour la société toute entière.

C’était le seul recours pour se faire entendre. C’est la violence des oubliés qui se manifestent avec rage parce que en face on veut les oublier et les faire taire .

Cette violence est saine parce qu’elle ne vise pas à maintenir l’injustice et le désordre social ; elle n’est pas le fait d’une minorité privilégiée qui veut préserver ses privilèges. Au delà des apparences trompeuses, cette jeunesse qui se manifeste depuis quelques jours, est en lutte contre l’injustice fondamentale de cette société.

Elle exprime un immense désir de vivre dignement, autrement que dans l’absence d’avenir.

Cette jeunesse des quartiers populaires est courageuse, révoltée et très désespérée.

Le temps est venu de dire cela publiquement, à haute voix, avec courage si on veut réellement prendre la mesure de la situation et être à la hauteur de ce qui se passe dans les banlieues.

Voilà ce qu’il faut affirmer aujourd’hui, sans préalable et sans se laisser intimider, si on veut être entendu par ces jeunes qui se sont révoltés parce qu’il n’avait pas d’autre issue pour faire entendre leur désespoir et leurs espoirs.

Il faut oser affirmer cela parce que la révolte spontanée et pourtant si ample de ces jeunes est un signe pour la population des quartiers : le temps de subir, de se faire insulter, de se laisser diviser est passé. Quelque chose commence qui s’appelle l’espoir et nous le devons à ces jeunes sans espoir.

Nous connaissons bien tous ces responsables qui parlent soudain de paix, qui appellent à la fin des violences et au retour à l’ordre. Pendant des années, pour des raisons électorales, ils ont fait de la surenchère dans le sécuritaire ; ils ont jeté de l’huile sur le feu pour dresser les habitants des quartiers, attisant les conflits, profitant de toutes les occasions pour propager l’intolérance, salir les richesses de nos cultures diverses, de nos valeurs.

Nous n’appellerons pas au calme avec eux parce que les quartiers connaissent bien ce calme de l’abandon, du découragement, de la mise à l’écart.

Nous ne dirons pas un seul mot pour appeller au calme .

Parce que ce calme que nous voulons ne peut être que celui que la population des quartiers obtiendra en mettant fin aux violences policières provocatrices. Le calme que nous voulons ne peut naître que du débat incessant et intense - une prise de parole directe, vivante - comme savent le faire ceux qui en sont privés. Le calme que nous voulons avec tous les habitants des quartiers ne sera pas le calme de la soumission.

La répression policière, la justice d’exception et le quadrillage n’a jamais rien rien réglé, ni ici, ni ailleurs.

Le calme que nous voulons ne reviendra que lorsque la population des quartiers si semblable dans la souffrance, dans le courage, dans la ténacité et dans la générosité, mais aussi si diverse, si multiple et si contradictoire, fera taire elle-même le discours de haine et de division que tiennent tous ceux qui veulent nous maintenir dans l’impuissance à changer ce monde pour nous et nos enfants.

Qu’ils soient de droite ou de gauche, nous les connaissons bien ceux qui nous insultent dans leurs mairies ou dans leurs ministères en disant que nous sommes des assistés, un poids mort, et qu’il faut nous répartir un peu partout comme un rebut dangereux ; ceux qui accusent les familles qui ont si peu, quand eux-mêmes s’accordent tout et s’excusent tout ; ceux qui commencent à raser nos quartiers pour ne plus nous entendre, pour ne plus nous voir, si près de leur petit monde égoïste et peureux ; ceux qui aujourd’hui s’indignent de la violence des jeunes alors que eux-mêmes se sont tus et ont été complices des violences policières, des humiliations et même de la mort de jeunes pendant des années.

La population des quartiers n’attend plus rien depuis longtemps de tous ceux là et leurs petites disputes complices sont dérisoires. Il est à craindre que le retour à ce qu’ils appellent l’ordre républicain ne soit le retour à leurs vieux discours avec en prime la haine suscitée par la peur.

Peu importe.

A partir de maintenant dans nos quartiers doit se manifester une parole publique organisée, se développer le dialogue entre tous et sur tout, pour faire entendre nos besoins, nos projets dans tous les domaines.

Personne ne doit plus décider pour nous, sans nous, contre nous sans courir le risque de nous retouver en face.

La politique de rénovation urbaine et le prétexte de la mixité sociale, présentées maintenant comme des remèdes miracle sont au contraire les éléments qui préparent tôt ou tard de nouvelles explosions.

Mais depuis quelques jours la banlieue a cessé d’être un enjeu pour les "autres" ou un prétexte à gesticulations électorales ; elle est devenue un acteur. Et nous le devons à cette révolte.

Michel Ganozzi


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